Boris Pahor à Luc-en-Diois

29 04 15 | Interview

Le 8 mai 2015, 70 ans après l’armistice, l’homme libre Boris Pahor sera parmi nous à Luc-en-Diois, à quelques kilomètres du Vercors où des hommes et des femmes ont combattu pour la liberté à l’instar de  Boris, Pahor ont combattu sur les hauteurs de Trieste.

Boris Pahor n’est pas un inconnu dans le Diois puisqu’il était l’invité d’honneur à l’édition 2013 du festival Est Ouest consacrée à Trieste.  Cet écrivain renommé sera à l’honneur prochainement à Luc en Diois. En effet,  le 8 mai 2015 à 18h la municipalité de Luc et le syndicat d’initiative organisent conjointement la projection du documentaire (1h38 mn) de Fabienne Issartel relative à l’écrivain slovène Boris Pahor dont le très beau texte « Pélerin parmi les ombres », contribua à faire connaître le camp du Struthof devenu depuis « Memorial européen de la Résistance et de la Déportation« .

Dans ce cadre et en présence de la réalisatrice et de Monsieur Pahor, d’autres événements auront lieu :
Le 8 mai
1Oh: bibliothèque de Luc en Diois, lecture-rencontre à plusieurs voix en présence de Boris Pahor de textes choisis dans ses oeuvres.
18h: projection du film précédée de « mots » dits par Alin Curtet et ses amis, textes de Boris Pahor, introduction sur la résistance dans le Vercors par Monsieur Gérard Estève, directeur du Mémorial de Vassieux. Après le film, échange avec Boris Pahor et la réalisatrice.
le 9 mai:
10h: dédicace à la librairie Mosaïque

Par ailleurs pour accompagner cet événement, Anne Marie vous propose un cycle de 4 émissions ou elle alterne lectures d’extraits des écrits de Boris Pahor avec des commentaires de son cru.

Pour écouter les autres émissions de ce cycle, cliquez sur les liens suivants :

Die’stoires et Contes :  Cycle Boris Pahor à Luc en Diois (1)
Die’stoires et Contes :  Cycle Boris Pahor à Luc en Diois (2)
Die’stoires et Contes :  Cycle Boris Pahor à Luc en Diois
(3)
Die’stoires et Contes :  Cycle Boris Pahor à Luc en Diois (4)

Date : 20.04.15
Lieu : Studio RDWA
Durée : 40’47 »
Réalisation : Louis XXI

 

 

Ce 9 mai, jour anniversaire de la capitulation de Reich, Rudi Leban, alias Boris Pahor, nous accueille dans un petit hôtel parisien. Il aura 100 ans le 28 août – c’est donc l’un des derniers sujets de l’empire Habsbourg . C’est surtout un très grand écrivain, l’un des deux Triestins éligibles au Nobel avec Claudio Magris. Mais contrairement à l’auteur italien du merveilleux « Danube », il écrit en slovène. C’est à Pierre-Guillaume de Roux, grande carcasse qui embrasse ce petit monsieur frêle comme un aïeul vénéré, que l’on doit la publication en français, il y a vingt-trois ans, de « Pèlerin parmi les ombres », récit magistral de la déportation de Pahor dans le camp de concentration du Struthof et, sans doute, son livre majeur. C’est au même éditeur, qui a depuis créé sa maison que l’on doit celle de « Quant Ulysse revient à Trieste », publié en 1955 dans la ville slovène de Koper (Capodistria).  

Italien, Boris Pahor, aurait pu écrire dans cette langue apprise au berceau, avec l’allemand et le slovène. Sa renommée aurait sans doute été plus grande. Mais une scène primitive d’une rare violence, l’en empêche. En 1920 – il a 7 ans -, il assiste à l’incendie par les fascistes de la Maison du peuple slovène de Trieste, l’équivalent de nos maisons de la culture.

 L’ancien port de la marine austro-hongroise est alors le champ d’expérimentation de l’italianisation forcée : interdiction de l’usage du slovène, transformation des noms (la famille Pahor y échappe), interdiction d’exercer certains métiers (le père de Boris, photographe est chassé de la police austro-hongroise). Le jeune homme en fait le serment : le slovène, langue humiliée, sera la langue de la dignité retrouvée.

Après la guerre en Libye dans l’armée italienne, la résistance, la déportation et le sanatorium français où le soigne la belle infirmière Arlette, Boris Pahor écrit. Ses romans , interdits pour « anticommunisme » dans la Yougoslavie de Tito, snobés par une Italie indifférente et plus prompte à célébrer les victimes des communistes titistes que celles de fascistes, sont lus en France, en Allemagne et aux États-Unis.

Contre vents mauvais et marées chahutées, Boris Pahor vit depuis toujours à Trieste, vestige du monde d’hier. Témoin capital du siècle , il n’a qu’une supplique à l’égard de la jeunesse européenne :       « Étudiez l’histoire tragique de votre continent »

article  écrit par Emmanuel Hecht, dans l’Express, suite à la parution de « Quand Ulysse revient à Trieste ».

 

A propos du documentaire « Boris Pahor, portrait d’un homme libre », de Fabienne Issartel, 98’

 

QUI EST Fabienne Issartel ?

 

Fabienne Issartel développe d’abord, dans les années 90, un travail très personnel autoproduit autour de lʼidée de « films promenade ». Le dispositif quʼelle met en place, entre réalité et fiction, permet, dans chaque film, de circonscrire poétiquement un lieu de Paris. Cʼest ainsi que naîtront « Là-haut sur la montagne »(rue de Ménilmontant), « Etat de Siège » (sur les Bateaux bus de la Seine) ou « Printemps » (le long du canal Saint-Martin). Dans les films de Fabienne Issartel, il y a toujours cette volonté de révéler la dimension de « personnages » des gens filmés. Cette approche cinématographique, proche de la fiction, la conduira ensuite à la réalisation de documentaires où les héros sont souvent des artistes dont elle veut percer le secret. Musiciens, sculpteurs, cinéastes, écrivains viennent ainsi faire un bout de chemin devant sa caméra. Fabienne Issartel les regarde avec la curiosité du promeneur qui se laisse entraîner dans une aventure. Car au fil des films, cʼest la propre quête de la réalisatrice qui est sous-jacente, entre certitude et doute. « Ou allons-nous ? » se demande-t-elle. Ce à quoi elle répond : «vers ce quelque part qui nʼest peut-être nulle part ! » Elle tourne ces jours-ci « chacun cherche son train », une réflexion sur le temps et les aléas de l’accélération du monde, et montre en avant-premières, le portrait qu’elle a réalisé du grand écrivain slovène de Trieste, Boris Pahor, qui a eu 101 ans le 26 août 2014 !

LE SUJET DU FILM

« Le documentaire « Boris Pahor, portrait d’un homme libre » donne la parole au grand écrivain slovène de Trieste, Boris Pahor, 101 ans, rescapé des camps. Cet européen humaniste qui a traversé le siècle nous livre sa vision d’un monde où, pour gagner sa liberté, il a dû sans arrêt lutter contre les totalitarismes qui ont croisé sa vie. Tout commence à Trieste en 1920 quand il voit enfant les « Chemises Noires » de Mussolini mettre le feu à la Maison de la Culture Slovène tout près de chez lui. Puis on lui interdit de parler sa langue slovène. Le petit Boris doit devenir italien de force. Ce traumatisme sera le moteur de sa vie. Toute fumée ensuite, et jusqu’aux rougeoiements le soir dans le ciel de Trieste, lui rappelleront sans cesse que l’incendie lui a volé son âme. C’est avec la culture justement et sa machine à écrire qu’il participe auprès des siens – les slovène – à la résistance contre le fascisme, le nazisme, puis plus tard, le communisme de Tito. Il sera conduit pour cela, après 43, dans les camps nazis. Interné notamment en France au camp du Struthof, il ne devra sa survie qu’à sa capacité à parler de nombreuses langues étrangères et notamment l’allemand. Son récit des camps, « Pèlerin parmi les ombres », publié d’abord en France en 90, est souvent comparé à celui de Primo Levi « Si c’est un homme ». De retour à Trieste, après la guerre, il dirige une revue littéraire engagée – « Zaliv » (« Le Golf ») – qui est acheminé clandestinement vers la Yougoslavie, redonnant du souffle à ceux auxquels on a muselé la parole derrière le rideau de fer. Il paye cher sa liberté. Toujours boycotté d’un côté en tant que slovène par les intellectuels de la communauté italienne de Trieste, il est aussi interdit de séjour de l’autre, par la Slovénie de Tito. Il passe ainsi une grande partie de son existence dans l’anonymat. Professeur de littérature italienne pour gagner sa vie, il poursuit inlassablement son travail d’écrivain dans la cave de sa maison qu’il appelle son « bunker » ou au sein de la nature sauvage du plateau du karst. « Reconquérir dans ma langue mon pays, c’est la première liberté que je me suis donnée ! », dit Boris Pahor. En 2008, après voir lu avec infiniment de plaisir ses ouvrages traduits en français, je décide d’aller lui rendre visite chez lui à Trieste. L’homme m’intrigue ! Le rendez-vous est fixé. Je prends le train… Ce jour-là, quand j’arrive, il me tend joyeusement « La Républica », et « Le Picolo », deux importants quotidiens italiens qui consacrent des pleines pages à l’histoire de Boris Pahor. Je comprends rapidement que cet événement qui coïncide bizarrement avec notre rencontre est exceptionnel. Car Boris Pahor a vécu jusqu’à ce jour sans connaître la célébrité à laquelle il pouvait légitimement prétendre. Avec la réédition de son livre sur les camps – « Necropoli », préfacé par le célèbre écrivain Claudio Magris, l’Italie découvre tout à coup l’existence de ce nouveau héros de 95 ans. Boris Pahor devient alors en quelques mois la coqueluche de tout le pays qui s’émeut de son destin. L’engouement médiatique autour de lui ne cessera plus ensuite. Pas un jour sans que Boris Pahor ne se produise ici ou là, pour raconter inlassablement son histoire, celle de son peuple slovène, et exposer ses points de vues tranchés. Reçu en « prime-time » sur les chaînes de télévision, accumulant les récompenses de toutes sortes, il sera même pressenti plusieurs fois pour le Nobel. Moi aussi j’ai été fascinée par l’énergie de Boris Pahor, par ce petit homme porté par la force de ses engagements et qui semblait faire fi du poids des âges. Le filmer serait la bonne façon de rendre compte de sa dimension évidente de personnage. Il fallait faire ce film. C’était une évidence. Son courage, et aussi le mien en donnera à d’autres !Alors, Boris Pahor m’a raconté son histoire, par bribes, dans un excellent français, et le récit de sa vie s’est naturellement superposé au journal de nos rencontres entre 2008 et 2013, de la France à l’Italie, et de la Slovénie à la Belgique. Que ce soit avec Stéphane Hessel à Paris, au camp du Struthof dans les Vosges, chez lui à Trieste, ou encore à Bruxelles, pour une remise d’une médaille du Citoyen Européen, Boris Pahor ne vrille pas toujours préoccupé de vérité et de justice. Il s’applique à transmettre avec détermination son message de mémoire, mais aussi d’amour pour l’humanité. Car il aime à dire que l’amour l’a sauvé de tout. Son amour pour les femmes, pour « la femme », transparaît partout dans son oeuvre dans des pages très sensuelles. Son amour pour la vie se lit en direct, notamment dans ses yeux irradiant d’une lumière étrange, quand il aborde à la fin du film, dans la brume au sommet du Nanos, l’idée de sa propre disparition. Vivre en homme libre rendrait-il immortel ? » La réalisatrice Fabienne Issartel

UN PORTRAIT EN FORME DE PAYSAGE !

 

« L’expérience des camps pour Boris Pahor, forcément fondamentale, occupe dans le temps une seule année de sa longue vie, mais un an où il aura su rester vivant. Sans doute avait-il en lui cette propension rare des survivants hors-norme.

Le film raconte justement comment cette résistance particulière lui a non seulement permis de survivre dans l’environnement hostile des camps, mais aussi de savoir conquérir sans cesse, avec courage et opiniâtreté, de nouveaux champs de connaissance et de liberté. Car la culture, l’instruction, et la littérature ont été ses chemins d’émancipation. C’est notamment grâce à sa bonne pratique de plusieurs langues étrangères qu’il devra sa survie dans les camps. L’esprit de Camus, de Dostoievski, de Baudelaire ou encore du poète slovène Srecko Kosovel ont guidé sa vie.

« J’écris pour tous les humiliés », déclare-t-il, faisant sienne la déclaration en 1954 de Camus dans « l’Eté » :

« Oui, il y a la beauté et il y a les humiliés. Quelles que soient les difficultés de l’entreprise, je voudrais n’être jamais infidèle ni à l’une ni aux autres. »

 

Mes tournages – qui n’étaient à priori au début qu’un simple travail de repérage – ont démarré en 2008 dès notre première rencontre, chez lui, dans les hauteurs de Trieste. Six ans plus tard, je réalisais que j’avais chez moi quelques 120 h de rushs : précieuses archives tournées dans plusieurs pays. N’ayant trouvé aucun diffuseur français voulant s’impliquer financièrement dans de ce film, je continuais néanmoins à le retrouver dès qu’une opportunité se présentait, caméra à la main. Il y a un an et demi, je décidais qu’il était temps de donner à ce film sa forme avec les éléments tournés. J’avais hâte tout à coup de pouvoir le montrer à mon héros. Je procédais au montage pendant de longs mois, seule dans un premier temps, puis avec l’aide de Slobodan Obrenic. Peu à peu le portrait se dessinait sous mes yeux, trouvait sa vie et les rythmes dont j’avais imaginé les grandes lignes.

 

Pour ce « portrait » qui implique à 100 % son portraitiste, – moi -, je décidais d’abord d’éliminer du film tout intervenant extérieur qui parlerait de Boris Pahor à sa place. L’omniprésence de notre personnage de 101 ans serait la ligne de force du documentaire. J’en étais convaincue !

Je me demandais comment un homme peut tisser la trame de son propre destin dans le temps donné de sa vie, avec les éléments incontournables et réels de toute existence : l’histoire d’une enfance, d’un peuple et d’un pays ?

Pour Boris, cette réalité nauséabonde avait surgi bien tôt dans son existence de petit garçon… Quelle avait pu être l’incidence de l’exercice de la littérature dans sa façon d’appréhender le monde ? Autrement dit, quelle part de fiction l’artiste écrivain Boris Pahor a-t-il pu ou su insuffler dans sa propre vie ?

Je voulais réaliser là, autour de Boris Pahor, un film universel. Un film où l’on verrait vivre et parler un personnage archétypal, auquel on pourrait s’identifier comme dans une fiction. Un film avec un héros. Et Boris Pahor en avait de toute évidence l’étoffe !

 

J’imaginais le film s’articuler autour d’une succession de plusieurs plans, qui feraient échos à ceux du paysage de Trieste.

 

Au premier plan, donc il y aurait d’abord le corps de Boris.

 

Car c’est son corps qui s’impose d’abord à mon regard. Celui d’aujourd’hui. Celui d’hier. « L’image n’a pas de passé », comme dit Bachelard. Je suis fascinée par son corps de vieillard qui est aussi un corps d’enfant. Jeune, il était déjà dans cette ambivalence. On peut le constater sur les photos. Filmer le corps de Boris Pahor est donc une de mes priorités. La façon dont il tient ses mains par exemple est éloquente, car ses mains doublent sa pensée, et parfois, la précèdent. Souvent, elles sont posées devant lui ostensiblement, les doigts longs et reptiliens en attente. Et puis de mystérieux tempos intérieurs les mettent soudain en mouvement, et la parole advient… Boris Pahor essaye d’ailleurs souvent de ne pas saisir le micro qu’on lui tend pour pouvoir continuer à parler avec ses mains…

Quand on le regarde en train d’écrire, la détermination avec laquelle il imprime son énergie sur les touches manuelles de sa machine à écrire est également significative. De toute évidence, son corps a la parole ! N’ayant pu parler à sa guise le slovène, sa langue maternelle, interdite dans les rues et les écoles de l’Italie fasciste, son corps a dû développer naturellement cette expressivité presque animale, garante de sa survie, enfant, puis dans les camps. Aujourd’hui encore, je vois que sa présence physique impressionne toujours ses interlocuteurs. Son rapport à l’idée de l’amour qui se révèle dans une expression littéraire éminemment sensuelle, relève sans doute de ce statut que Boris Pahor a su donner à son propre corps – dont l’intégrité a été souillée dans les camps -, et plus largement au corps humain en tant que tel ! Une forme de respect total érigé en absolu.

 

Au deuxième plan, on trouve les paysages de la région où il est né : celle de Trieste et de son arrière-pays. C’est un autre corps vivant dans lequel il est enchâssé, suscitant à la fois attirance et malaise, au gré des évènements plus ou moins tragiques dont il est le théâtre. Pour aller de la mer Adriatique du golfe de Trieste jusqu’aux plus hauts sommets des Alpes Juliennes, il faut entre les deux, traverser ce plateau du karst, creusé de grottes souterraines qui plongent leurs abîmes au centre de la terre. La réalité physique, topographique une fois de plus, de ce paysage tridimensionnel, décrit les lignes de forces cosmiques du paysage mental, intérieur, de Boris Pahor, omniprésent dans son œuvre.

Il fallait donc filmer avec soin ces trois lieux emblématiques, ces trois niveaux de conscience que sont la mer Adriatique, le plateau du Karst et les montagnes.

« Quand j’étais à la montagne », dit notre héros, « j’avais envie de retourner à la mer. Et dès que j’étais à la mer, j’avais envie de rechausser au plus vite mes chaussures de montagne ». Boris Pahor n’a cessé d’aller et venir entre les deux. Il a pratiqué la randonnée en haute montagne et notamment autour du mont Triglav, dont les trois dents acérées du sommet orne le drapeau slovène.

 

Au troisième plan du film, on trouve le corps des livres de Boris, et de tous les mots enchainés dans leurs pages. Des mots et des phrases qu’il a fallut extirper du papier pour leur donner dans le film une vie autonome et charnelle à travers le timbre chaud et velouté de la voix du comédien Marcel Bozonnet.

 

Ma propre voix sera présente en off tout au long du film. Il s’agira de dire que je suis là, que c’est bien moi qui scrute le paysage intérieur de Boris, que ce film est aussi l’histoire de ma rencontre avec lui.

 

Je savais depuis le début que je devais l’emmener dans la montagne. Finalement, ce ne fut pas au Triglav mais sur le mont Nanos, non loin de Trieste, que nous nous sommes rendus pour son 99 ème anniversaire. Le mont Nanos qui l’avait vu embrasser sa femme la première fois, et qui avait donné refuge à son beau-frère, grand résistant, qui avait mené là de farouches combats contre les fascistes… Ce lieu avait du sens.

Ce jour de fin août, nous nous sommes donc mis en route vers le sommet de ce mont recouvert d’une brume épaisse. Ce sacré sale temps n’avait encouragé à part nous, aucun autre promeneur. Ainsi, bizarrement, nous étions seuls ce jour-là dans ces contrées. La magie de ce moment de tournage fut alors à la hauteur des efforts incessants que j’avais produits depuis le début pour vaincre les réticences de mon héros. Un bonheur intense l’assaillit dès que nous nous trouvâmes sur cette lande déserte au-dessus du monde, et je pleurais de joie, moi aussi, en courant après lui avec ma caméra, toute interloquée d’être miraculeusement si bien parvenue à mes fins. La fin ?

Et oui. Car il faut bien qu’un film s’arrête quelque part, et comme ça, en pleine ascension, c’était assez idéal… Je ne sentais plus mes jambes, et Boris non plus. Il y eut un moment de grâce infini.

Au loin, sur la toute dernière ligne d’horizon en contrebas, de petits bateaux à voiles blanches gonflées par le vent continuaient à tracer leurs sillons sur la mer bleue de la baie de Trieste.

Le 26 août 2014, Boris Pahor a eu 101 ans. »

 

Fabienne Issartel, réalisatrice du documentaire, « Boris Pahor, portrait d’un homme libre », mars 2015