Service Jeunesse de Die : Lettre d’une mère à l’État

9 12 15 | Interview

Sylvie Renault a publier une lettre coup de gueule contre la baisse des subventions départementales qui va affecter sévèrement le service Jeunesse de l’ESCDD. Accompagnée par Erwan, un jeune qui a bénéficié des services des éducateurs de cet espace d’accueil très apprécié des jeunes, elle relaye sa lettre en témoignant sur la radio du bien fondé d’un tel espace d’accueil et de médiation pour les jeunes.

Date : 03.12.15
Lieu : Studio RDWA
Durée : 26’37 »
Réalisation : Louis XXI

Lettre ouverte d’une mère à l’État

 

Quand j’apprends que des économies sont faites sur des services administratifs et sociaux dans les zones rurales, je vous interpelle sur le bien-fondé et sur les conséquences de ces décisions qui sont prises par les élus du Département, sous l’argument d’une réduction des dotations de l’État.

Si l’argent manque pour ces services, alors que le prélèvement des impôts n’a pas diminué, c’est que l’argent existe mais qu’il s’en va ailleurs. Où va donc l’argent que nous gagnons à la force de notre travail et que nous donnons généreusement pour servir les besoins de la collectivité ?

J’ai entendu dire que le pays était endetté. Dois-je en déduire que nous devrons nous passer de nos postes, de nos gares, de nos maternités, de nos stations de ski, de nos centres sociaux et autre… pour que des spéculateurs richissimes mettent des queues aux zéros sur des comptes bancaires ? Si oui jusqu’à combien ? Et jusqu’à quand suis-je censée trouver cela normal ?

 
Une société a besoin de bras et de savoir-faire pour se construire. Tout ce que n’est pas un spéculateur. La spéculation n’est pas un métier, c’est un jeu. Une société peut se passer de joueurs mais elle ne peut se passer d’éducateurs. L’éducation est un métier, un art de la relation qui structure les adultes de demain en leur transmettant les valeurs de la vie sociale. Comment une société pourrait-elle s’en passer ? Qu’est-ce qui pourrait compter plus que cela ? Quand nos éducateurs de prévention mettront la clé sous la porte, qui transmettra nos valeurs aux jeunes ? Que feront-ils de leurs difficultés ? Qui écoutera leurs confidences ? Qui valorisera leurs actions ? Qui les accompagnera dans leurs projets ? Qui les protègera contre l’inceste, le suicide, la drogue, la prostitution ? Qui les instruira sur la sexualité ? Qui leur apprendra à vivre ensemble et à se respecter ? Qui fera la médiation entre eux et leurs partenaires adultes ? Qui s’occupera des jeunes déscolarisés ?

Un ministre ou un spéculateur ?… Ils ne savent pas le faire.

Les professeurs ?… Ils ont autre chose à faire.

Les parents ?… C’est parfois possible mais pas toujours.

 
Quand les éducateurs ont aidé ma fille, orpheline de père, je n’ai pas vu leur travail parce qu’elle ne m’en parlait pas. Mais ils jalonnaient son parcours, au sein du collège, dans la rue ou dans le local de l’Espace social réservé aux jeunes. Ils l’emmenèrent aussi au bord de la mer. Au début, je ne savais même pas qu’ils existaient. Mais ils veillaient sur elle en mon absence. Et j’ai compris beaucoup plus tard qu’ils avaient remplacé le père dans son adolescence, quand elle choisissait mal ses fréquentations. Où serait-elle aujourd’hui ? Serait-elle seulement vivante ? Car elle s’est mise en danger. Maintenant elle est sortie d’affaire, étudiante brillante dans l’enseignement supérieur.

Le travail de nos éducateurs est fondateur de la société à venir. Il est salutaire à bien des égards. Il sauve des vies en évitant des suicides et des overdoses. Il oriente, console, rassure, protège. En deux mots il épargne des souffrances en les devançant. Ces professionnels consciencieux se lèvent tôt le matin pour aimer, pour aider, pour sauver ce qui est sauvable dans les cœurs des adolescents égarés, blessés, mal compris. Parmi eux des enfants violés par leurs pères, battus par des parents alcooliques ou les deux et des victimes de persécutions au collège et autres misères… qui décrochent de l’école ou de la famille. Le travail de l’éducateur n’est pas de tout repos. Il brasse le corps et l’esprit. Il engage, il bouleverse, des femmes et des hommes méritants, qui investissent le meilleur d’eux-mêmes pour servir une noble cause. En portant nos gosses ils nous portent, ils allègent par leur professionnalisme, nos fardeaux de parents non instruits à la parentalité. Ils sont le ciment de notre société en favorisant le lien avec la famille, les enseignants, les aïeux et les institutions comme la justice, le centre médico-social ou la mission locale. Nous leur devons aussi de dormir tranquilles, car ils canalisent la violence.
 

Il faut du courage pour être jeune aujourd’hui quand tout manque… le temps, l’argent, l’affection, la santé, la sécurité. Il en faut d’autant plus à nos éducateurs pour stimuler en la jeunesse la confiance en l’être humain et la convaincre de son pouvoir de construire un monde meilleur. La société doit plus que de l’argent à nos éducateurs, qui participent à la paix sociale. Ils reçoivent pourtant un maigre salaire pour ce métier hautement responsable, déterminant dans l’avenir de notre société. Si vous ne me croyez pas, je vous invite à venir le vérifier par vous-mêmes. Car nos jeunes sont des gens formidables.

 
Pousser ce travail de fond d’un revers de la main serait une faute politique qui aurait un coût élevé dans tous les sens du terme. Cela coûterait de l’argent, ne serait-ce qu’en allocation de chômage versée aux éducateurs licenciés, mais aussi en incarcérations ou internements en hôpitaux psychiatriques. Car cela engendrerait de la violence, envers les autres ou envers soi-même… drogue, suicide, prostitution, vol ou meurtre. Cette politique est d’autant plus absurde que les difficultés vont grandissant avec l’augmentation de la précarité et des décès parentaux par cancer. Une difficulté qui redoublera avec l’arrivée prochaine des réfugiés du Moyen Orient. Qui écoutera leurs jeunes en état de choc, provenant d’un pays en guerre ? Qui leur apprendra nos modes de vie ? Qui leur fera une place ?
 

Mais voilà qu’on nous prive de nos anges gardiens quand on devrait en doubler l’effectif. Pour qui ? Pour quoi ? Pour des joueurs d’argent qui ont fait les règles de leur propre jeu. Qui a laissé faire cela ? Un gouvernement qui abandonne ses jeunes abandonne son peuple. Il aura des morts sur la conscience.

 
Sylvie Renault